Ma dernière lecture audio – La disparition de Joseph Mengele – Olivier Guez

Ceux qui se promènent souvent sur le blog le savent. J’adore les livres audio. Ils me permettent de ne pas être déconnectée de la littérature quand je crée. C’est effectivement souvent difficile de concilier les deux. Alors j’ai toujours deux romans en cours, un que je lis et un que j’écoute. Il y a quelques mois, Audible m’a proposé d’intégrer un cercle de lecteurs / auditeurs : une fois par mois, nous discutons autour d’un roman proposé par Audible. Ce mois-ci, la rencontre a lieu autour du roman d’Olivier Guez : La disparition de Joseph Mengele. Très honnêtement, ce n’est pas le roman que j’aurais choisi en premier et je vais de suite vous en donner les raisons. Mais j’ai beaucoup aimé. Je vous propose donc aujourd’hui mon avis sur ce roman qui traite d’un des pires criminels du monde : Joseph Mengele.

La disparition de Joseph Mengele - Olivier Guez - Audible
La disparition de Joseph Mengele – Olivier Guez – Audible

La toute première chose sur laquelle je voulais revenir, c’est que depuis la naissance de mes enfants, je tiens à distance les récits évoquant le génocide. J’ai énormément lu et vu sur le sujet. J’ai fait des études d’histoire et j’ai été enseignante d’histoire-géo avant de me reconvertir. Je sais que cette période de l’histoire nous mène aux confins de l’horreur. A ces deux questions qui m’ont souvent hantée : comment certains ont-ils pu commettre de tels crimes ? Comment d’autres ont-ils pu supporter cela ? Sur ces deux questions, je me casse la tête. Un jour, en classe de troisième, alors que j’enseignais à mes élèves ce que l’on appelle la Shoah par balle, j’ai montré cette photo d’une jeune femme tenant dans les bras un enfant de peut-être trois ans et tenue en joue par un soldat. J’étais enceinte de Lucien à ce moment et j’ai été submergée par une très violente émotion. Comment tout cela avait-il pu être possible ? Quelles dernières forces cette femme a-t-elle pu puiser pour tenir encore debout à cet instant ? Comment un jeune homme de peut-être 24 ans, qui a un jour été tenu lui aussi dans les bras d’une mère aimante, a-t-il pu tirer ? Avec la naissance de mes enfants, j’ai ainsi voulu tenir à distance ces questions parce que sinon, on pourrait en devenir fou. Juste pour me protéger. Très égoïstement…

Quand Audible a proposé le livre La disparition de Joseph Mengele, j’ai d’abord ressenti cette appréhension, celle d’être à nouveau confrontée à tout cela. D’autant que le nom même de Mengele peut incarner à lui seul toute cette barbarie. Celui qu’on a par la suite surnommé « l’ange de la mort » était médecin à Auschwitz et s’est livré à toutes sortes d’expériences sur ceux qu’il ne considérait que comme du matériel humain, les déportés arrivant au camp. Des images ont afflué dans ma tête. Un profonde angoisse aussi. Et puis j’ai appuyé sur le bouton lecture et j’ai écouté…

La disparition de Joseph Mengele - Olivier Guez - Audible
Olivier Guez

La disparition de Joseph Mengele ne traite pas du Mengele de la guerre mais de celui d’après. Le médecin cruel et sadique, celui qui trie, qui dispose de la vie des autres, qui tue, qui infecte, qui découpe, qui collecte, est désormais en fuite. Après le procès de Nuremberg, il ne fait plus bon vivre en Europe pour certains criminels nazis (d’autres sauront nettement tirer leur épingle du jeu, avec appui d’Etats puissants, mais ce n’est pas là le sujet du livre). Il faut donc fuir et l’Amérique Latine et notamment l’Argentine de Peron leur offre un blanc seing. L’histoire du roman commence donc à Buenos Aires, après la guerre et le personnage principal est un Joseph Mengele qui se reconstruit un univers et une identité. Il peut compter sur sa famille, riches industriels restés en Europe, qui lui garantissent que c’est l’affaire de quelques années, que nous finirons par oublier, que le retour sera possible.

Mais c’est sans compter la conjoncture internationale. La chute de Peron met à mal la protection des criminels nazis. En Europe, une mémoire de la Shoah émerge autour de récits, de témoignages de ceux qui s’étaient juré de ne pas oublier. Et c’est la création de l’Etat d’Israël, avec le puissant Mossad, son agence de renseignements. Commence pour des années ce que l’on va appeler la traque des nazis. Des figures emblématiques comme Eichmann tombent. D’autres comme Simon Wiesenthal ou les Klarsfeld se donnent pour mission de traquer dans les moindres recoins de la planète ceux qui ont échappé à la justice.

La vie de Mengele devient celle d’une perpétuelle fuite. Il change de villes, de pays, s’enfonce toujours un peu plus dans les endroits reculés. Il a perdu de sa superbe, l’ange de la mort. Le voilà confiné à l’exil, à la peur… Vie minable. Déchéance progressive. Il vieillit. Tombe malade. Les angoisses. L’odeur de la peur, de la sueur, de la mort… Bête traquée. Rassurez-vous, aucune empathie n’est possible. Au contraire, c’est finalement l’histoire d’un lâche qui se terre comme un rat, trop peureux d’affronter la justice des hommes. Il ne se renie pas. Il garde ses idées racistes. Il continue de croire qu’il a oeuvré pour le salut de l’Allemagne. C’est ce qu’il livre à son fils lors de leur dernier échange. Et puis il meurt mystérieusement. Sa traque continue jusqu’à ce que ses ossements soient déterrés et privés à tout jamais de sépulture.

Moi qui appréhendais cette lecture, je dois reconnaître que j’ai aimé ce roman. J’ai aimé l’écriture, le style, la plume de l’auteur. C’est froid, c’est presque chirurgical. C’est précis. C’est dénué de sentiments. Cela s’impose presque quand le livre traite un tel sujet. On découvre un pauvre type. Qui louvoie, qui fuit pour sauver sa peau. Aucune grandeur, aucun héroïsme. Finalement ce type de récit remet aussi à sa place ces hommes qu’on a vu en photo dans leurs uniformes nazis, dominant le(ur) monde de leurs idées abjectes. Au contraire ici, la puissance et la grandeur ne sont que de lointains souvenirs. Vie de criminel traqué. Je me demande même s’il n’y a pas eu une forme de justice à cette vie d’errance. Même si cela ne remplacera jamais la vraie justice.

Le récit est très bien documenté. Il y a eu un vrai travail de quête de sources de la part de l’auteur même si cela n’est pas un récit historique à proprement parler puisqu’il reste une part liée à l’imagination. L’auteur dit lui même de son roman qu’il s’agit d’un « roman de non fiction ». Le terme est très juste.

Enfin, j’ai aimé la narration de l’auteur. Il s’agit ici d’un livre audio, lu par l’auteur. D’aucuns trouveront qu’il est froid, neutre, sur un ton égal. Mais c’est aussi une façon de tenir à distance le personnage de Mengele. Le récit ne se prête pas à l’emphase. Au jeu d’acteur… Dans sa narration, l’auteur conserve ainsi le caractère froid et distant de sa plume.

Un roman à découvrir.

La disparition de Joseph Mengele - Olivier Guez - Audible
La disparition de Joseph Mengele – Olivier Guez – Grasset

7 commentaires sur « Ma dernière lecture audio – La disparition de Joseph Mengele – Olivier Guez »

  1. J’avais entendu parler de ce roman qui semble intéressant. Cet après-midi, je vais aller m’acheter ce livre audio. Souvent, je fais du point de croix en écoutant un roman, c’est très agréable et j’ai l’impression de « gagner » du temps. Merci pour votre article qui donne encore plus envie de lire ce roman.

    1. C’est vrai que les livres audio sont la solution quand on veut en même temps s’occuper les mains. Oui ce livre est vraiment intéressant. Bien écrit. Passionnant. Belle lecture ! Bon week-end

  2. Ma classe de seconde cette année a eu la chance d’être sélectionnée pour participer au Prix Goncourt des Lycéens et ce livre faisait partie des 15 romans sélectionnés. Certains élèves ( ils ont entre 14 et 16 ans) l’ont vraiment apprécié, exactement pour les raisons que vous donnez, il n’y a aucune empathie possible et pourtant c’est une lecture prenante, on ne peut que continuer d’avancer aux côtés de Mengele malgré toute la répulsion que l’on éprouve. Je me permets de vous conseiller « L’Art de perdre » d’Alice ZENITER ( qui a d’ailleurs été choisi par les lycéens), beau roman-fresque qui a séduit l’ensemble de la classe. Bonne(s) lecture(s) !

  3. J’ai lu ton article avec beaucoup d’intérêt. Ce livre, prêté par une amie, est dans ma pile des livres à lire. Tu ne donnes vraiment envie de m’y mettre. merci !

  4. J’utilise aussi les livres audio, y compris en voiture quand je dois faire de longs trajets, mais surtout pendant mes travaux d’aiguilles, j’ai la chance d’en avoir un bon nombre à la médiathèque, tout comme toi ce livre ne m’inspirait pas, mais après lecture de ton article, je vais peut-être réviser mon opinion ! Merci pour la critique et douce journée

  5. Je lis ce post derrière mon ordi au bureau et je pleure… je me souviens de tes mots à propos de cette photo lors d’une de nos discussions et ça me bouleverse.
    A l’heure où le terrorisme et la folie a encore frappé sauvagement il y a quelques jours, à l’heure où je me dis que ce monde me fait peur et que mon instinct de mère-louve se réveille comme en plein cauchemar, à l’heure où j’ai terriblement mal parce que dans ces moments là, ma mère me manque cruellement (il me semble qu’elle est la seule qui aurait pu trouver les mots pour apaiser mes angoisses)…. à cette heure difficile, donc, je vais sur ton blog et je tombe sur ce texte. Et je pleure et ça me libère. Tes mots me font du bien Caro. Merci. Bisous et belle journée à toi. V.

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